Paris Kaboul en 2CV
Sur la route de la paix. Texte Emeric de Kervenoaël et Edouard Cortés
Trente ans après le premier raid Orion organisé par la Guilde en 1972, Emeric de Kervenoaël et Edouard Cortés rouvrent l’itinéraire de Paris à Kaboul que 23 ans de guerre en Afghanistan avaient fait tomber dans l’oubli. Une route mythique réouverte pour la première fois depuis longtemps.
- Allez, allez démarre, je t’en supplie.
Le moteur toussote légèrement, s’emballe et s’étouffe. Plus rien. Voilà maintenant deux heures que nous cherchons la panne. Le capot en équilibre tombe sur la tête d’Emeric. Furieux, la manivelle dans une main, l’autre se frottant la tête, mon compagnon de voyage râle contre tous les éléments.
Un groupe d’Afghans en armes nous regarde, curieux de savoir ce que deux Français sont venus faire ici avec une voiture qui paraît peu adaptée à leur pays. Nous nous posons nous-mêmes la question. Voilà quatre heures que nous avons franchi la frontière afghane. Cinquante kilomètres de piste désastreuse pour arriver à cet échec. Une fois le carburateur changé, le nettoyage du filtre encrassé de sable, nous restons désemparés. Après la sueur de l’effort, nous viennent les sueurs froides. Allons-nous laisser notre véhicule ici, à 900 km de Kaboul, notre but ?
Inattendu, Abdulhah débarque d’on ne sait où, à pied. Il se présente comme mécano. Mécano à l’afghane. Excitation des hommes du poste qui regardent, attentifs, si leur frère afghan va réussir là où nous avons échoué. En trois minutes, il analyse la panne. En même temps que le bruit familier du moteur, une clameur de joie se fait entendre. Première leçon de mécanique. Un problème de bobine, au bout du rouleau, a le mérite de tisser des liens. À grand renfort de gestes, et avec trois mots de persan nous réussissons à embobiner notre sauveur dans l’aventure. Nous filons donc avec lui, continuant notre cavale vers la ville d’Hérat
Edouard. Du 30 mai au 2 juin 2002. De Paris aux portes de l’Europe de l’Est – 1170 km .
Premier coup d’accélérateur…premier coup dur.
Au pied de la tour Eiffel quelques amis sont venus nous saluer. Sur le Champ de Mars, le klaxon de la 2CV retentit comme le coup d’envoi. Premier coup d’accélérateur vers une destination incertaine. Pierre, notre ami garagiste, nous accompagne jusqu'à la porte d’Orléans. Pas plus loin. Lui connaît le reste de la route pour l’avoir faite, il y a 25 ans. À vrai dire, personne ne croit à notre projet, et, depuis trois mois que nous préparons l’expédition nous n’avons, nous non plus, aucune certitude.
C’est au début du mois de janvier 2002, flânant à Paris sur les quais de Seine ce « fleuve qui coule entre deux rangés de livres », que je suis tombé en arrêt, devant l’étal d’un bouquiniste sur un petit livre relatant un raid Citroën de Paris à Kaboul. Ainsi naquit notre projet de rejoindre Kaboul par la route la plus directe. Ami de longue date, Émeric n’a pas besoin d’être convaincu. Après les bombardements américains qui ont suivi les attentats du 11 septembre, l’Afghanistan semble de nouveau atteignable. C’est la fin de vingt-trois ans de guerre. Un itinéraire de légende emprunté par la Croisière Jaune, Ella Maillart, Nicolas Bouvier ou Guy de Larigaudie nous tend à nouveau les bras. Nous fonçons sur leur traces même si, pour l’instant, Kaboul semble bien loin. Sur la bande d’arrêt d’urgence nous voici déjà stoppés. A 200 km de la capitale.
- Par Allah ! j’ai oublié la clef à bougie ! Ça commence bien.
Pendant que nous doublions un camion à pleine puissance, une bougie a été éjectée du cylindre. Bruit assourdissant puis plus rien. Garagiste d’infortune, je découvre en Émeric des qualités de mécanicien qui nous serons bien utiles pour la suite de notre périple. Nous bricolons la bougie en nous brûlant les doigts. Le paysage bourguignon nous éloigne de nos préoccupations mécaniques et nous change du béton parisien. Cette histoire de bougie nous a éclairés, notre but sera difficile à éteindre, nous sommes enflammés.
- Parfaitement, Madame, à Kaboul !
- Où ça ?
- Kaboul en Afghanistan.
Comme un jeu, je répète à la douanière Suisse notre destination, sûr de l’effet produit. La réaction est immédiate.
- Descendez tout de suite, nous allons fouiller la voiture.
Nous traversons ainsi la Suisse, provocant étonnement ou éclats de rire. Notre route longe la rive Nord du lac de Zurich. Mais c’est déjà l’accident, cette sanction de la route. Un coup de frein un peu trop mou, alors que jaillissait une voiture de police sirène hurlante, nous écrase contre la voiture de devant qui a freiné net. Direction faussée, aile arrachée, bras de direction tordu la 2CV est arrêtée dans son élan. Nous n’étions qu’à l’embryon de notre périple. Le voici avorté. À freins légers nerfs solides…Émeric serre les poings, je tire ma barbe naissante. SDF, Sans Deux-chevaux Fixe, assis sur le bitume : c’est ainsi que Michka et Karine, nous ramassent. Nous avions déjà troqué notre destination contre le projet de nous replier dans une crique sauvage de l’Adriatique. Ils nous redonnent espoir. Couple de Suisses épatants, Michka et Karine appartiennent à la communauté des « deutchistes ». Mélange de liberté et de jeunesse, en mal d’une époque routarde, ils se sont payé une 2CV pour rêver ; nostalgiques de Kaboul ou Katmandou, là où la route finissait souvent en fumées !
Familier des 2CV, le garagiste qu’ils ont appelé pour nous se met en besogne. Dans son pays si réglementé, la situation l’amuse,
- Comme en Afrique, les gars, on répare sur le bord de la piste.
Dix heures nous séparent de l’accident quand nous reprenons la route. Notre moral a suivi la remise sur pied, ou plutôt sur roue. Nous carburons tous trois à merveille, laissant s’échapper jusque tard dans la nuit notre joie par un chant, à plein gaz « l’Europe de mes frères ! Ce n’est qu’un au revoir… » Étrange sentiment que celui de comprendre qu’une bonne étoile veille. Pourvu qu’elle brille!
Cinq minutes ! Il nous aura fallu cinq minutes pour traverser un seul pays de part en part. Bon d’accord le Liechtenstein n’est pas bien grand ! Nous attaquons sérieusement, les Alpes et l’Autriche majestueuse se révèle. A flanc de coteaux ou en fond de vallée, des petits villages surgissent. Comme une louange, les clochers colorés et les pics enneigés s’unissent, lancés dans un même élan vers le ciel. Sur le tableau de bord, la pointe d’un gros marqueur signe d’un V chaque col vaincu. La seconde enclenchée depuis des heures, nous grimpons et redescendons tentant une transalpine.
Boulets que nous sommes, l’un de nous descend en marche de temps à autre pour alléger le tout et trottiner en sifflotant un air tyrolien. Drôle de vie ! Au volant de notre bolide avec pour seul horizon nos rêves de gamins, nous répondons à l’appel de la route, chevauchant bride abattue, moteur débridé, plein Est. Nous nous engouffrons en Slovénie
Emeric. Du 2 au 6 juin 2002. De la Slovénie à Istanbul – 2076 km.
Jacques est pèlerin, en route vers Jérusalem. Ses deux ânes le suivent dans sa quête. Ils sont partis de France il y a deux mois. Nous y étions seulement il y a deux jours. Le laissant poursuivre au rythme lent de ses compagnons, nous continuerons au son de notre bicylindre et traverserons la Slovénie et la Croatie pour atteindre Belgrade capitale d’un pays en pleine convalescence : la Serbie.
Impression forte. Nous découvrons un pays délabré où les gens traînent et vivent de leur chômage. Entre les nids de poules, ou plutôt nids d’éléphants, notre 2CV slalome, se perd et tourne en rond entre des villages non identifiés où le paysan livre avec sa charrette à bœufs ses vingt litres de production de lait quotidienne, alors qu’une grosse BMW aux vitres teintées nous klaxonne au passage !
Pour traverser les villages et mieux s’imprégner de ces pays, nous choisissons de longer les autoroutes. Édouard vole par-ci par-là quelques clichés de vieillards appuyés sur leur canne, ou d’enfants s’entraînant au jeu international du ballon rond. Tous se moquent de l’équipe de France si vite expédiée de la coupe du monde.
Sur les places de village, nous nous improvisons professeurs de Géographie, montrant à l’aide de la carte peinte sur les ailes de la voiture, notre itinéraire. Chacun y cherche son pays et y place sa ville.
Bulgarie : notre véhicule se manifeste par une série de calages intempestifs. Je trifouille sous le capot, donnant un tour de vis de-ci de-là, pour donner à mon compagnon l’impression d’y connaître quelque chose. Nous ne parvenons à redémarrer systématiquement qu’au bout d’une demi-heure !
Nous faisant remarquer par les Turcs dès notre arrivée à la frontière, nous atteignons la première ville : Edirne. Bercés par la prière des imams, nous visitons cette cité, ébahis par le changement de civilisation. Le soir tombant, nous poursuivons jusqu’un petit village de campagne et sommes accueillis par le shérif et ses citoyens autour d’un kébab. Notre batterie de caméra chargée, nous le sommes aussi, de cadeaux tels que le portrait du shérif en vacances, un lexique Français-Turc, des cigarettes…Nous ne repartons de ce havre que tard dans la nuit, le cœur ému de ce chaleureux moment passé, préférant gagner quelques kilomètres vers Istanbul pour passer le détroit le lendemain.
Istanbul. A l’endroit précis où Larigaudie posait, soixante ans plus tôt, nous immortalisons ce moment, fiers dans notre 2CV devant la mosquée bleue. Nous flânons une journée dans la ville, découvrant bazar et ambiance.
Edouard. Du 6 au 11 juin 2002 Istanbul – Basagran. 1890 km .
Deux chevaux en phare Est…
Dans notre dos, la ville brille de ses mille feux. Les minarets se dressent pointant vers un croissant de lune islamique. Sur le Bosphore, le soleil termine sa course sur l’Europe, annonçant la fin de notre étape. En quelques secondes, nous franchissons le pont, passant ainsi en Asie. Deux mondes si différents, deux cultures reliées trop facilement. Le choc reste brutal. En route vers le soleil Levant, phare des jours à venir.
De ses yeux blafards, la 2CV tente d’éclairer une route sans marquage. Les Turcs écrivent les routes droites avec des lignes courbes. D’un coup de volant Émeric me fait éviter un camion qui arrive en face. Je lui passe le volant les yeux fermés ! Tel un hérisson aveuglé par des phares peu réglementaires, la 2CV se met en boule, nous faisons de même.
Sept heures du matin. L’homme a ses constantes. Le marcheur soigne ses pieds, le cavalier ménage sa monture, chacun avec le même esprit de sacrifice. Ainsi, c’est souvent au détriment d’un petit-déjeuner que nous réglons le carburateur, vérifions les niveaux, changeons le filtre à essence, revissons les phares. Enfin, je dis nous, mais c’est plutôt Émeric. J’en suis resté à l’ère primaire du moteur à combustion, Cro-magnon de la mécanique, efficace uniquement avec un marteau. La magie deuchiste a opéré. Dans un style simple, nos bivouacs sont montés rapidement. Sous une couverture d’étoiles, la nuit borde deux exténués du volant, allongés par des heures de concentration.
« Rien ne sert de courir… »
L’Europe a été avalée de manière trop gourmande, sans en prendre le goût, à l’image de notre cuisine. D’Istanbul à Ankara nous découvrons les joies des bouis-bouis du bord de routes, sans craintes pour nos finances.
- Deux millions pour nos Kebab ? S’étonne Émeric.
- Oui deux millions, techekur. (merci)
Le change en Lires turques nous offre une illusion agréable, et fait de nous de pauvres étudiants millionnaires, aux poches remplies de papiers sans valeur.
Ankara . Dans la conduite citadine nous cherchons une solution à ce casse-tête…de turc. Le moteur montre son mécontentement. La première vitesse l’épuise. On cale. Nous nous serions bien passés de cette halte obligatoire. Dans notre fuite vers l’Orient nous avons parié d’obtenir nos visas iraniens en Turquie. La formule aurait été bonne si nous avions calculé que vendredi est un jour férié dans tous les pays musulmans. Opération à reprendre ! C’est donc dépités que nous nous retrouvons sur le trottoir d’une ambassade.
Furieux, nous vagabondons sur les hauteurs d’Ankara dans la vieille ville. Au hasard d’une ruelle nous sympathisons avec des enfants aux rires communicatifs, les heures passent… Dans la tiédeur d’un hammam, nos corps oublient la rudesse des étapes, le cambouis accumulé depuis une semaine lâche prise.
Hekmeeek ! Hekmeeek ! L’envie d’étrangler le marchand de pain me prend, il m’a réveillé d’une nuit anxieuse. Sur notre trente et un nous attaquons stratégiquement la République Islamique d'Iran. Tout un programme ! La lettre de recommandation rédigée par Mehrabodin Masstan, de l’Ambassade Afghane de Paris fait sensation. Visa en poche ou bout de 3 heures, Emeric me regarde.
- T’as compris quelque chose ?
- Rien du tout ; de toute façon y a rien à comprendre notre lettre est écrite en Persan.
« …il faut partir à point! »
Nous nous éjectons d’Ankara, avec le mauvais souvenir d’une cité trop cacophonique et mal agencée où le chauffeur de taxi ne survit que grâce à son klaxon, terrorisant les piétons, et le piéton, grâce au refuge obligatoire que lui procure le taxi.
L’herbe jaunie s’étend à perte de vue, entrecoupée de temps à autre par les collines ocre et rouge. En direction d’Avanos, la route monte doucement vers les plateaux anatoliens. Nous filons à 80 à l’heure ! Instinctivement nous cherchons la cinquième. De lièvre, nous devenons tortue pour des étapes plus paisibles. Des panneaux triangulaires de circulation indiquent « attention tortue, espèce protégée. » Notre 2CV verte et bossu rougit, flatté qu’on l’ait reconnue.
En Cappadoce, nous décapotons, nos 4m2 garantissant à chacun une place au soleil. Paysage lunaire, cheminées de fée dans la vallée de Selve. Nous rencontrons des familles creusant le sillon de leurs vignes dans les sillons de l’érosion volcanique plus que millénaires. Nous voguons vers l’Euphrate. Objet de nombreuses convoitises, le fleuve prend source au cœur du problème kurde. L’Anatolie se fait plus sauvage, les rencontres plus simples, les routes plus pourries.
Le bourricot remplace les moteurs… mais il ne consomme pas l’animal ! L’essence vient à manquer, et nous voilà comme deux âmes en peine, deux ânes en panne, montés sur 2CV. Les seuls postes que nous croisons sont militaires. Chaque barrage fait l’objet d’un contrôle de l’armée turque. L’identité Kurde couve sous les cendres de la répression. Gestes, regard, sourire sont nos ambassadeurs, et la 2CV notre meilleur visa. La marque aux deux chevrons ne pensait s’en doute pas être si bonne médiatrice en zone militaire sécurisée.
En descente, nous devenons adeptes de la roue libre, faisant l’économie de quelques centilitres d’essence pour mieux gaspiller nos freins.
- Émeric : passe-moi la pierre, j’active le pilote automatique.
Sur la pédale d’accélération, je pose une pesante caillasse qui soulage les jambes trop lourdes et nous maintient à vitesse plus ou moins régulière selon les fluctuations du terrain. Redoublant d’imagination, nous adaptons notre colocation. En France s’agite la real TV. Notre loft motorisé, lui, nous éloigne des univers bidons.
Crinière au vent, calandre au grand air, nous dépassons Patnos, arrivons à l’abbaye de Dogubayazit avec, en fond de toile , le Mont Ararat. Volcan recouvert d’un glacier, il est l’objet d’une légende où Noé aurait échoué son arche. Faut-il voire dans les Saintes Ecritures comme une prémonition ? Nous faisons naufrage à la frontière iranienne, arrêtés dans notre course par un déluge administratif et un Babel du fonctionnariat.
Emeric. Du 11 au 16 juin 2002 - De l’Iran à la frontière afghane – 2210 km.
Coup de théâtre au Moyen-Orient.
Sur le devant de la scène, des douaniers iraniens nous jouent la comédie. Une vraie farce, dont nous sommes les dindons : en trois actes.
Premier acte : Edouard et la 2CV passent par la grande porte, après trois contrôles successifs des passeports et papiers. En tant que piéton, j’ai la chance de séjourner quelque temps en cage. En effet, le no-man’s land est un innommable cimetière de voitures, camions, déchets et les piétons y sont parqués le temps des contrôles.
Deuxième acte : Nous nous retrouvons tous les trois. "Ma petite voiture, tu ne peux hélas rentrer pas sans carnet de passage !" lui dit Edouard serrant les poings. Il faut débourser trois cent cinquante dollars, que nous n’avons pas. Nous devons alors déballer toutes nos affaires devant les douaniers qui fouillent et inspectent nos réserves de spaghettis, notre caisse à outils et nos sacs de linge sale ! Dans l’attente du lendemain matin pour négocier la somme avec les supérieurs, nous dormons sur le béton frontalier.
Troisième acte : fin de la pièce. Tout se règle, après cinq heures de "ballades" de bureaux en bureaux, et de perte de sang-froid. Je m’en prends aux pauvres racketteurs rôdant dans le coin. Ici le bakchich est au-dessus des lois. Nous parvenons à nous entendre sur cinquante dollars et un superbe radio-réveil de marque Snooze, dixit les douaniers, lisant la touche du dessus. Un bakchich sonnant et trébuchant !
Alléluia ! heu pardon Ayatollah… Nous voici enfin en Iran.
Le vent souffle, Edouard qui conduit depuis deux heures me réveille et je m’empresse de fermer les aérations et de calfeutrer tous les interstices. Venue du Sud, d’au-delà de ces monts de sable et de roches poussiéreuses, une tempête de sable s’abat sur nous en quelques minutes. Seuls sur cette grosse saignée de béton qui traverse l’Iran au nord d’ouest en est, croisant de temps en temps un de ces gros camions vrombissant et qui réduisent à une majorette notre frêle Citroën. Seuls nous affrontons, tête baissée, à 60 kilomètres heure, le pied au plancher, cette république Islamique d’Iran.
Nous avons plus d’une fois, apprécié cette disposition particulière à la 2CV d’avoir une banquette à l’avant le changement de pilote en pleine vitesse. L’un gardant le pied sur l’accélérateur et tenant ferme le volant en s’avance au maximum pendant que l’autre jouant aux acrobates et passant par-dessus le dossier se glisse les jambes en avant à la place du conducteur. Et l’air de rien, on en a gagné de nombreuses minutes : toutes celles nécessaires à la décélération, à s’arrêter, à changer de conducteur, et à la reprise si difficile du rythme de croisière!
Dans ce pays, parmi l’un des plus grands extracteurs de pétrole, nous nous félicitons plus d’une fois d’avoir eu la précaution d’emporter deux gros bidons de cinquante litres de réserve d’essence ! « Une pompe tous les cent à deux cents kilomètres et encore ! Vous trouverez une fois sur deux du diesel », nous avait prévenu Pierre, notre garagiste d’Arcueil. Il faut donc bien calculer son coup : et nous avons, plusieurs fois, pu tester les capacités extraordinaires de notre réservoir. Magie des vieilles voitures où le 0 des jauges n’annonce pas forcément la panne, nous permettant paris et pronostics.
L`Iran est le royaume des contrastes : certains nous proposent de fumer l’opium en guise d’accueil ; alors que d’autres nous conduisent au poste de police.
Arrestation tirée par les cheveux.
Édouard a voulu paraître plus « autochtone » avec sa barbe de deux mois. Il avait sans doute oublié qu’il avait choisi pour coéquipier un roux, un vrai, qui le ferait remarquer.
Nous arrêtant pour demander notre direction et remplir pour la troisième fois de la journée nos trente-six bouteilles d’eau fraîche, Edouard se fait conduire tout droit au poste de police où je l’ai retrouvé après une demi-heure! Fermement encadrés par deux policiers iraniens à la peau mate et fort excités à la perspective d’un peu d’occupation. Nous pointant sans arrêt le canon de leur kalachnikov sur les flancs ou s’en servant de canne, ils nous conduisent dans un bloc de béton à la fois prison et centre de contrôle. Nous y passons deux bonnes heures. Questionnés en détail, nous sommes obligés de sortir plusieurs fois nos passeports, nos permis de conduire, les énervant par notre manière bizarre de les regarder sans pouvoir répondre à leurs questions.
On nous escorte, finalement, en dehors de la ville. Le supérieur nous dit de passer notre chemin et surtout de ne plus revenir… Nous sommes indésirables ! Est-ce la couleur de nos cheveux, la longueur de nos barbes ou l’humeur des autorités sans doute de mauvais poil ?
Entre Téhéran et Machhad, le désert se charge de tester nerfs et compétences mécaniques ; peut-être un avant-goût de l’Afghanistan.
Dimanche 16 juin, nous passons enfin la frontière, après avoir rencontré à Machhad Thomas et Nathalie, des Belges, qui se rendent également à Kaboul. Jeunes mariés, ils choisissent un bien étrange pays pour leur voyage de noce. Nous les croiserons plusieurs fois sur notre trajet. En stop, en train, en bus, eux poursuivront vers Lhasa.
Edouard. Du 16 juin au 20 juin 2002. De la frontière Afghane à Kaboul - 1099 km.
Plus de passeports, plus de cartes, plus d’assurances, adieu cauchemars administratifs… Nous sommes en Afghanistan.
Enturbannés dans leurs chèches, des réfugiés Afghans se lancent dans une inspection minutieuse de notre équipière. Notre compagne semble leur faire de l’effet. La 2CV est mise à nu. A haute voix, certains décryptent l’inscription peinte en Farsi sur la portière avant gauche. « Paris Kaboul » Dans le tumulte de la frontière entre allées et venues de réfugiés et chargement de sac de riz, nous nous engouffrons dans une terre qui semble nouvelle. Tous se hâtent pour la reconstruction. C’est le grand saut. Nos sentiments sont doubles : à la joie d’être enfin en Afghanistan s’ajoute une sensation de plongeon dans l’inconnu.
Accueil Afghan : Thé au logis islamique !
La frontière passée, c’est aussi la fin de l’asphalte. Désormais notre véhicule se mesure aux 4x4 et camions. Nous ne faisons pas le poids, mais nous sommes légers. Deux hommes sont suffisants pour déplacer une 2CV. C’est une chance, car un quart d’heure plus tard c’est l’ensablement. On creuse, on pousse, on soulève... et malgré le vent de sable, un vieillard surveillant d’un œil sa bouilloire et de l’autre notre évolution, nous fait signe de venir boire un thé une fois la voiture sortie ! C’est pour nous le premier exemple du fameux accueil afghan. Chaleureux et fier.
Six heures plus tard, nous atteignons Hérat, après 100 km de piste. Abdallâh, notre ami mécano pris en stop, nous invite chez lui pour partager yaourt de chèvre et tapis pour la nuit. Tout habillés nous tombons dans un sommeil profond, éreintés par une journée bouleversante.
La radio, restée allumée dans la nuit, retransmet la voie nasillarde d’un muezzin psalmodiant une sourate. Un grand Mollah tout vêtu de blanc nous réveille. Frère de notre hôte. Il nous faut maintenant jongler entre les palabres mécaniques et la Théologie Islamique le tout avec les mains. Pas très doué pour les pitreries, nous parlons finalement avec le cœur, forgeant les premières amitiés.
Le lendemain, nous passons la journée à Herat, fascinés par l’ambiance prenante de cette ville. Les hommes y ont l’allure de grands princes : avec leur panjabi (pantalons larges), chemises descendant aux genoux, turbans, patou, et grandes barbes. Quant aux femmes, souvent dans des charrettes parées de pompons rouges et de grelots, elles passent comme des fantômes sous les burkas bleu pâle.
Sur les routes du chacun pour soie.
Au petit jour, nous filons, nous relayant toutes les deux heures, soit tous les soixante kilomètres. Le désert nous saisit, la nausée nous prend, la chaleur accablante nous achève. L’évanouissement est proche. A l’ombre d’un mur en ruine, nous reprenons forces et courage. Atteinte de cécité aiguë, après avoir été borgne, notre compagne vient de perdre son deuxième phare. Les vibrations de la piste l’ont rendue aveugle discrètement. Nous n’avons rien vu ! Faisant allusion à la couleur de cheveux d’Emeric, je lui lance.
- Tu sais quel est le saint patron des roux ?
- On m’a déjà fait la blague : l’Ange Oliver. Au moins lui il ne s’est pas fait la malle. Il roule avec nous.
Équipages d’un autre temps, des camions révolu avancent sous la conduite de chauffeurs héroïques. À travers l’encadrement de nos vitres teintées de poussière, se dessinent les caravanes de chameaux conduites par les Koutchi, les nomades afghans.
Au détour d’un pont effondré, des hommes en armes nous font signe de s’arrêter. Les visages sont cachés. Ça sent l’embrouille. Ne sachant sur quel pied danser, entre le frein et l’accélérateur, nous passons en trombes, profitant de l’effet de surprise que peut provoquer une telle voiture. Comment différencier les militaires du gouvernement, ceux de la province, et les bandits du chemin ? Mêmes armes, même barbe, même tenue… mais pas même combat ! L’instinct reste maître. La loi des routes de la soie régit encore les pistes du XXI èmè siècle. Chacun demande sa taxe plus ou moins officielle, avec les mêmes réflexes qu’il y a mille ans, profitant du commerce et peu soucieux ce que révèlent les chargements : épices, soie, pneus, coca-cola...
Afgha-land : un jeu de piste.
Partagés entre peur et fatigue, nous dormons à tour de rôle.
- Kandahar, Kandahar ! Une nuit d’arrêt, les voyageurs sont priés de ne pas séjourner. Nous sommes dans l’ancien fief des Talibans. Nous le sentons.
C’est ici qu’Olivier Weber, grand reporter et écrivain avait commencé sa recherche du Faucon Afghan (1).
Sur la piste, au cœur d’une tempête, un pick-up chargé d’anciens moudjahidin nous double et redouble durant une heure.
1 : Robert Laffont 2001
Hommes armés de roquettes, ils ne lancent que leurs sourires et leur hilarité. Mitraillés par leur sympathie, nous commençons à
les comprendre. Sur la route, enfants et vieillards bouchent et rebouchent des ornières, espérant quelques billets. Grain de sable perdus dans une route qui n’est qu’un trou.
Montagnes russes, plaques de bétons disjointes soviétiques, ponts bombardés, sables, pierres...nous décollons, volons, en s’écrasant et zigzagant entre les carcasses de chars et les épaves de camions pendant mille kilomètres et trente heures de conduite afghanesque. Après une nuit à Ghaznî, les ruines qui viennent au devant de nous subitement, nous signalent notre entrée dans Kaboul.
En morceaux tous les trois, avec au bilan un pneu éclaté, un pot d’échappement dessoudé, des suspensions HS, deux phares perdus et un fond de caisse en écumoire.
C’est gagné, pari maboul ! Paris Kaboul . Après 8500 km, nous rouvrons donc la route fermée depuis vingt-trois ans. Ce n’est pas une première. Nous n’inventons rien. À la hauteur et avec la simplicité de notre véhicule, nous avons mené la route, sans prétention, mettant nos roues dans le sillage des grandes épopées automobiles qui animèrent le vingtième siècle.
Son Excellence Monsieur Jean Pierre Guinhut nous accueille chaleureusement à l’ambassade de France, en tant que premiers touristes français depuis la chute des Talibans ! Lui aussi a fait cette route dans les années soixante-dix. Un diplomate qui sait recevoir les voyageurs pour l’avoir été lui-même.
Kaboul ne laisse pas indifférent. Les traces de vingt années de guerres sont visibles partout. La pauvreté est criante, mais la vie semble peu à peu reprendre. Déambulant à pied dans la ville, nous sommes sans arrêt invités à prendre le thé dans les échoppes, les Kaboulis s’étonnant toujours que nous ne soyons ni journalistes, ni militaires, ni membres d’ONG.
Hormis les roquettes tombées il y a quelques jours à deux pas de l’ambassade des Etats-Unis, la sécurité s’établit et nous nous sentons à l’aise, respectant religieusement le couvre feu.
De Bamiyan au Badakhshan. Montagne au cœur.
Émeric m'a quitté, devant répondre à ses obligations d'étudiant. J'ai perdu un sacré compagnon de voyage et me voilà donc depuis un mois en Afghanistan. Peu à peu je comprends et j'aime ces hommes et ces femmes qui me paraissent incroyablement plus libres que nous. Je goûte à la vie simple, plongé dans le quotidien de ce peuple aux mains vides qui donne avec le cœur. Je découvre leurs coutumes, leurs salutations, leurs maisons de terre, leurs vergers, partageant crainte et espoir, thé et fromage. Leur foi en Dieu et leur acharnement au travail m'édifient. Les femmes des villages aux voiles colorés et ornées de mille bijoux font oublier les fantômes bleu pâle de la burka citadine.
Avec des amis à l'ouest de Kaboul, nous partons à la rencontre des Hazaras, vers Bâmyân, site des fameux bouddhas, détruits par les étudiants en théologie qui avaient sans doute fait l’école buissonnière pendant leurs cours d’Histoire. Nous poussons jusqu'au lac paradisiaque de Band-e-Amir à 3600 m d'altitude. Quelques jours plus tard, je passe avec Rafi, un afghan qui m’accompagne pour un tour dans le nord, le col de Salang, terrifié par les trois kilomètres de tunnel sans éclairage où la fonte des glaces a transformé la route en véritable rigole. Pal-e-Romri, Kunduz, Taloqan, Keishem, autant de villes traversées pour aller à la rencontre des Ouzbeks et des Tadjiks.
Dans le Badakhshan, sur une route de l’enfer, nous cassons net la direction de la 2CV. Quelques mois plus tôt Sylvain Tesson était bloqué par la neige, de l’autre côté du col qui permet d’accéder à la vallée où nous nous trouvons. Nous sommes également arrêtés, k-o, au tapis, par un volant arraché brutalement.
La direction bricolée, je conduis périlleusement trois heures durant, agrippé au volant remis en place, pour tenter d'atteindre un village et faire une réparation plus sérieuse. Nous en ressortons avec une ¨pièce rotative de jeep soviétique ultra résistante, fusionnant, sans l’accord des intéressés, la direction de Citroën à celle de Lada ! C’est ainsi que naissent les marques automobiles, made in Afghanistan !
Avec Rafi, nous remontons la vallée du Panjchir achevant presque notre périple par une prière sur la tombe du Commandant Massoud. À Kaboul mes amis de l'Ong Aïna (1) mon adopté. De véritables frères. Ils me rachètent la voiture, juste de quoi me payer un billet retour pour Paris.
Je m'envole, laissant la 2CV à leurs bons soins, heureux de la savoir dans les rues de Kaboul éternellement. Le vent léger porte les mots de Nicolas Bouvier fin connaisseur de la route qui mène à Kaboul « On ne pas fait un voyage, le voyage nous fait ». Un cerf volant joue dans le ciel. Il y quelques mois encore, ils étaient interdits…
1 Aïna est une ONG qui œuvre à la promotion et au soutien de la démocratie en Afghanistan à travers le développement des médias et de l’expression culturelle.
Publié aux éditions Albin Michel en mai 2003, avec une préface de Bertrand Piccard.
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