Cinq kilomètres par heure depuis déjà
106 jours. Quinze kilomètres depuis sept heures du matin. Les pieds lui font
mal, nous le plaignons se rappelant notre première semaine de douleurs après
notre départ de Paris. Il se déchausse pour la deuxième fois et cherche en vain
à atténuer ses souffrances. Il enfile une autre paire de chaussettes. Les
autres fois nous explique-t-il, il n’avait pas de chaussures neuves comme
aujourd’hui. Cette route qui relie son village kosovar de Serbie à la capitale
de la Macédoine, Sami l’a pourtant déjà parcourue deux fois.
La première
fois, il avait 20 ans. Sans un sou en poche il devait acheter un ouvrage pour
ses études que l’on ne trouvait qu’à Skopje alors yougoslave. Ne pouvant payer
et le train pour s’y rendre et le livre, il avait opté pour la marche et le
livre.
Il s’arrête pour souffler un peu.
Délasse ses chaussures. Se cache derrière un arrêt de bus pour fumer une
cigarette loin du regard des autres musulmans. Nous sommes en plein ramadan. La
cigarette n’atténue pas son mal de pieds mais lui donne l’énergie pour marcher
en tête. Depuis l’aube, nous le suivons. Il est notre guide. C’est toujours
rassurant dans cette région du Kosovo où il faut se faufiler entre les bandes
de chiens errants, les bandits de grands et petits chemins, les mines. «
Tiens regardez : c’est la cimenterie où j’ai travaillé pendant des années.
Grâce au précieux livre que mes pieds m’avaient permis d’acquérir, j’ai pu
étudier en économie. J’étais comptable dans cette usine. Mais les communistes
m’ont licencié car j’appartenais à un groupe favorable à l’indépendance du
Kosovo. »
Voilà une semaine que nous traversons
le Kosovo, province de Serbie, en voie difficile vers son indépendance. Il y a
deux jours à peine nous étions chez ceux que Sami voit comme ses ennemis, les
Serbes, minoritaires et aujourd’hui menacés par les majorités albanaises.
« Moi, nous explique Sami en chemin, j’en ai bavé des Serbes alors vous
comprenez, aujourd’hui, on ne peut plus vivre avec eux. C’est
impossible ».
Nous pensons à cette famille serbe
rencontrée 50 kilomètres avant, qui vit entourée de barbelés à Graçanica dans
l’enceinte du monastère orthodoxe. Classé au patrimoine mondial de l’humanité
par l’Unesco, ce monastère est sur la liste du patrimoine en péril.
Qu’adviendra-t-il de ces pierres et de ces hommes et femmes qui y ont trouvé
refuge autour de la communauté de moniales après l’indépendance du Kosovo
? Qu’adviendra-t-il de Marta cette petite fille de 6 ans qui après avoir joué
une soirée avec nous a offert son seul jouet, un ours en hochet :
« Tenez, c’est pour votre futur premier enfant ». Entre 1999 et 2004,
plus de 120 églises et monastères ont été saccagés, brûlés, dynamités. Ce que
les pierres subissent au Kosovo, les hommes le vivent dans leur chair et leur
mémoire.
Traverser la poudrière des Balkans,
c’est marcher sur des oeufs. Nous percevons la haine d’une famille à l’autre.
Mais dans un camp comme dans l’autre, les Croates, les Serbes, les Bosniaques,
les Albanais ont en commun l’accueil du voyageur. Notre marche vers l’Orient
est devenue depuis 3 mois un chapelet de rencontres qui réconforte nos cœurs.
Des dizaines de familles emplissent nos estomacs et nos besaces toujours, selon
notre souhait, aussi vides d’argent mais lourdes de choux, pain, tomates,
poivrons, pommes, raisins, figues.
Après nous avoir reçu pendant 24 heures
chez lui, Sami tenait à nous ouvrir la route et nous faire passer la frontière
entre le Kosovo et la Macédoine. « Il y a tout au plus 30 kilomètres
jusqu'à la capitale. Avant que le jeûne du ramadan ne soit rompu ce soir, nous
arriverons chez ma nièce, là où nous avons été accueillis pendant le
conflit ». La deuxième fois que Sami a fait cette route à pied, c’était en
1999. Il avait 62 ans. C’était la guerre
entre Serbes et Albanais. Il a fui avec sa famille par ces montagnes avec des
colonnes d’Albanais partis se réfugier en Macédoine. « Nous avons aidé les
vieux et les petits enfants en les hissant sur des chevaux, nous raconte-t-il.
Les montagnes étaient minées mais je connais ces coins comme ma poche. On est
passé vivant, on est rentré vivant trois mois plus tard.»
Nous passons dans des gorges étroites.
Le chemin longe une rivière. Avec nous, c’est la troisième fois que Sami prend
cette route. Sami est la première personne depuis Paris qui nous accompagne
pour une journée entière de marche. Ce matin, ses enfants ne le croyaient pas.
Pourtant lorsque nous avons commencé les adieux, il a annoncé fièrement qu’il
partait avec nous. Son fils Farid l’a pris pour un fou. Sa petite fille
Ginameth a éclaté de rire et glissé à l’oreille de Mathilde qu’il rentrerait en
taxi dans moins de 5 kilomètres. A 70 ans, Sami n’entend pas la complainte des
siens qu’il trouve déjà vieux dans leur tête. Bien que son français soit
excellent, il invente parfois quelques mots de vocabulaire adapté à notre
situation. « Si je viens « piétonner » un peu avec vous, c’est
parce que je veux prouver qu’à mon âge je reste toujours aussi jeune. Je fais
comme vous, j’économise l’argent du transport pour me déplacer, je fais du
sport. On gagne toujours à marcher ». Malgré ses cheveux gris, sa taille
affûtée et son visage en lame de couteau, Sami a les yeux clairs sur son
avenir. Rester jeune d’esprit, peu importe le corps, peu importe que les pieds
lui fassent mal aujourd’hui. Il trace, nous peinons à le suivre. 4 heures plus
tard, nous crions au vieillard de s’arrêter pour un peu de repos. À l’abri des
regards peu après la frontière, nous partageons une ration de combat offerte
par des militaires américains de la KFOR il y a quelques jours. En buvant un
milk-shake à la fraise, Sami lance : « Les Américains sont les amis
des Albanais, peut-être viennent-ils ici pour l’uranium ou pour déstabiliser l’Europe,
mais dans tous les cas ils nous aident pour notre indépendance. Le 10
décembre prochain, nous proclamerons peut-être l’indépendance du Kosovo. J’en
rêve depuis si longtemps. Nous espérons tous que les Américains resteront. Nous
leur devons tout. »
Sami se frotte les pieds, enlève une
paire de chaussettes et remet ses chaussures de cuir vert. Nous marchons sur un
chemin de terre. N’en pouvant plus, il s’arrête au bout de 20 kilomètres et
retire ses chaussures. Il commence à marcher en chaussettes. Je me revois trois
mois plutôt faisant 30 kilomètres en chaussettes dans la campagne
bourguignonne. Hors de question que celui qui nous a si bien accueilli hier, un
homme de 70 ans, subisse ces douleurs. Je me déchausse à mon tour et lui tend
ma paire de baskets, du 42, assouplie
par 2800 kilomètres de marche. Il essaie. C’est un peu grand mais ça convient.
J’essaie les siennes. 41. Un peu court mais en voyage, on s’adapte.
« C’est bien mieux, crie Sami en tête, je « piétonne » comme un
jeune homme maintenant. ». Comment ne pas se sacrifier 10 kilomètres, deux
heures, pour l’homme qui nous a ouvert généreusement son univers. Nous avons
été nourris, logés, choyés. Nous avons partagé en famille dans le salon
oriental du thé, du café turc et un repas de ramadan. Sa petite fille Ginameth
a lavé notre linge et offert à Mathilde du parfum et un petit haut
« sexy ». « Vous êtes en voyage de noces, lui disait-elle, c’est
normal que tu te fasses belle. En tous les cas, Edouard avec ta chemise bleue
unique, ton visage sans maquillage, il a l’occasion de t’aimer en vérité ton
mari. ». La famille s’est affairée pour nous donner la plus belle chambre. Un
lit double qui nous a changés de nos tapis de sol, une couette qui a remplacé
nos sacs de couchage. Une marche de noces comme la nôtre, c’est exposer notre
amour aux intempéries de la route, aux caprices des hommes bons ou méchants,
aux orages qui éclatent dans un couple. La marche est une mise à nu, où la
volonté de s’aimer triomphe sur les sentiments passionnés. Ginameth a raison. Les masques sont tombés, l’amour vrai a un
visage pour moi, celui de Mathilde. Sur la route de l’Orient, je rencontre des
centaines d’hommes et de femmes. Dans cette marche à deux, je rencontre ma
femme, une chaussure à mon pied.
En route vers Skopje, je traîne un peu
la patte. Les chaussures de Sami ne sont vraiment pas à ma taille. Mathilde et
Sami marchent devant. Dans une heure, nous serons à nouveau dans la chaleur
d’un foyer. 10 kilomètres dans des carcans achèvent mes ongles de pieds. Les
ongles de mes deux gros orteils tomberont le soir même. Au petit matin, avant
de nous quitter, Sami pleure de toutes ses larmes. « J’ai perdu ma femme
il y a 3 ans, j’ai « piétonné » avec vous en sa mémoire, un voyage de
noces posthume. Je marcherai encore longtemps avec vous vers Jérusalem »
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