Partis il y 3 mois sur les chemins qui mènent à Rome, nous marchons en famille sur la « via Francigena » avec âne et bagages. Les dernières nouvelles sur notre site datent de notre traversée des Alpes sous la neige. Voici quelques lignes plus fraiches sous l’écrasante chaleur : 

«Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage… » : il nous faut un poète pour donner un peu de légèreté à la rudesse de notre marche. Notre voyage de noces était une promenade. 3 enfants en bas âge ayant la varicelle sous 40 degrés au rythme d’un âne, voilà qui aurait de quoi rendre fous deux jeunes parents qui à défaut d’arriver au bout de leur rêve, craignent d’arriver à bout de souffle. Heureusement, famille et amis chers sont régulièrement venus partager nos turpitudes et notre tente et apporter un peu d’air frais. La beauté nous sauve depuis notre entrée en Toscane. Après les Alpes, nous avons chevauché dans la plaine du Pô comparable à la meseta, le désert espagnol qui mène vers Santiago. Nous avons passé les Appenins, longé la côte méditerranéenne et cheminons désormais dans les collines, entre oliviers, vignes, cyprès et effluves de jasmin. La via francigena en Toscane n’a pas pour nous les accents de vacances. Nous le savions, partir en pèlerinage c’est jouer de ses doigts de pied mais pas pour les mettre en éventail. Octave va d’un pied sûr. il a été referré deux mois après notre départ. Nous ménageons notre monture. Il s’acclimate à la chaleur. Son poils d’hiver a totalement disparu pour laisser place à une robe chocolat qui brille autant que le soleil. Sa peur de l’eau s’amoindrit à mesure que notre amitié grandit. Cet enfant de 350 kilos reste obéissant et, si son entêtement légendaire pointe de temps à autres, c’est souvent pour nous prouver sa prudence et sa réflexion qui devancent l’action.


Les enfants sont en pleine forme. Elles se sont adaptées sans peine à la vie nomade, bien mieux que nous. Les sacs de jeux que nous avons emportés pour elles ne servent quasiment pas. Jeanne et Marie préfèrent les cailloux, bâtons, feuilles, fleurs et toutes autres merveilles à découvrir chaque jour dans notre maison d’un soir. La carriole est devenu leur univers de référence. Nous les voyons grandir. La dolce Via ?
Il y a 4 jours la carriole s’est renversée, Octave avec, et surtout Jeanne, Marie et Emmanuelle dedans, sur un mauvais chemin en devers, glissant de surcroît à cause de paille couchée. Grâce à Dieu, pas une égratignure pour personne. Même pas pour la statue de Notre Dame du Puy fixée sur le dos de l’âne qui était pourtant les 4 fers en l’air… Il s’en est fallu de peu pour que l’aventure tourne au drame. Les sangles de sécurité qui attachent les filles ont toutes fait leurs preuves. Octave a été comme à son habitude brave dans l’épreuve et s’en tire lui aussi au mieux. Il a fallu deux jours à Edouard pour réparer les arceaux tordus et cassés sous le choc. Nous sommes aujourd’hui à San Gimignano.


A notre passage, les Italiens, friands de photos, brandissent leur téléphone portable pour capturer cet accent d’anachronisme. A Avenza, le curé est monté dans son campanile pour sonner les cloches lors de notre départ au matin. Peut-être marchons-nous au revers du monde que nous avons quitté. Depuis peu, nous rencontrons quelques pèlerins qui suivent comme nous cette voie remise au goût du jour. Même si tous mènent à Rome, le chemin est correctement balisé. Les voies romaines, francigène ou émilienne, se perdent souvent sous l’épaisseur de l’asphalte. D’habiles tracés les contournent pour épargner aux pèlerins l’enfer routier italien. De temps à autres, des fragments de voies pavées surgissent. Sur notre crédentiale, les tampons s’ajoutent à chaque étape, preuves de notre lenteur. Un marcheur accomplit en une journée ce que nous faisons en deux. Quelques panneaux indiquent Rome à environ 300 km. Mais le temps et les distances semblent s’être dissouts dans le présent.


Podomètre et compteur sur la carriole se sont cassés dès les premières semaines. Un signe ? Nous n’avons pas compté les kilomètres depuis notre départ. Nous donnons avec difficulté la date du jour. Seule compte l’étape quotidienne. Seules comptent la félicité de nos enfants, l’évaluation de la force fournie par Octave. Seul compte de trouver l’ombre d’un arbre, l’herbe fraiche pour notre âne, le lait que boiront les filles dans leur biberon du matin. Notre départ du Puy semble loin de plusieurs années et nous avons du mal à évaluer quand nous arriverons. Les chiffres se sont envolés sous nos pas. Peut-être est-ce cela que le chemin de Rome nous apprend. A ne plus compter. A se donner sans compter dans une offrande qui paraît trop lourde pour nous. « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous soulagerai. Car mon joug est léger et facile à porter ». Oraison qui jaillit de nos cœurs de pierre au bord du chemin blanc quand nous pestons de s’être engagés dans une équipée démesurée pour nous et qui nous fait égrener les pas et les jurons davantage que le chapelet. Alors nous regardons Octave qui lui ne rechigne jamais à porter enfants et bagages. Et qui met sa joie en toute chose, à tirer quand il faut tirer, à brouter quand il faut brouter.

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